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Opinion 9 min de lecture 7 Commentaires

Les jeux vidéo ont un problème avec les jeux de hasard : pourquoi est-il nécessaire d'agir ?

Ces derniers temps, l’idée de simplement acheter un jeu vidéo, l’avoir en main et y jouer dans son temps libre semble une vision naïve et bizarre des choses. De plus en plus souvent, des récompenses et du contenu au sein du jeu sont débloqués en ligne, grâce à des paquets que l’on appelle "loot boxes" (coffres à butin), qui peuvent receler des avantages non négligeables – ou ne rien valoir. Si vous apparentez ça à un attrape-nigaud, vous n’êtes pas les seuls. Des instances internationales de régulation des jeux font équipe pour enrayer ce modèle économique peu éthique… et ce n’est pas trop tôt.

Quinze organisations de régulation de jeux européennes se sont joint à la Commission du Jeu de l’état de Washington (Washington State Gambling Commission) dans le cadre d’une opération de lutte contre "le mélange des genres entre jeu et jeu d’argent". Et si vous avez joué un peu ces derniers temps, quelle que soit la plateforme, vous avez forcément eu ce cas de figure.

Dans le jeu, vous avez l’opportunité de décrocher une récompense, en général payante et que l’on appelle souvent un "loot box" qui renferme un cadeau-surprise… cela peut être un skin, un objet convoité, un nouveau personnage, ou ce que l’on veut… ou alors ce que l’on ne veut pas, comme un double de quelque chose que l’on a déjà. Un seul moyen de savoir : ouvrir (et payer) la boîte et tenter sa chance.

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Ce n’est pas forcément sous forme de paquet-cadeau. Marvel : COC utilise un tirage façon Roue de la Fortune, par exemple. © AndroidPIT (capture d’écran)

On prend un risque, non ? Un peu comme pour… un jeu de hasard ? En tout cas, le communiqué commun des régulateurs ne laisse pas de place au doute :

"Les problèmes dans ce domaine ont pris la forme de controverses liées aux paris sur des skins, des loot box, des jeux de casino en ligne, et l’utilisation d’éléments de jeux d’argent dans des jeux vidéos disponibles pour les plus jeunes, entre autres."

Parier peut être excitant et addictif, et il n’est que trop facile d’induire en erreur le calcul risque/récompense que l’on fait dans notre tête, et de rendre accro certains joueurs, qui augmentent un petit peu la mise dans l’espoir que la prochaine partie sera la bonne (en l’occurrence, l’objet le plus convoité du jeu, ou le personnage le plus prisé, etc.)

Ce genre de monétisation a été très sous-estimé dans des jeux au modèle freemium, où il était perçu comme un mal pour un bien, une manière de capitaliser sur un jeu qui serait téléchargé gratuitement. Même si je ne suis pas un fan du freemium, même pour des jeux sur mobile, c’est lorsque les loot box et autres paris pour des skins sont apparus sur des jeux à gros budget d’éditeurs ayant pignon sur rue que la polémique a vraiment enflé… Non seulement on nous poussait à payer pour du contenu dans le jeu… mais en plus, on avait déjà payé ce jeu 60 dollars !

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La marketplace de Middle Earth: Shadow of War. © Warner Bros. via Gadgetmatch

Deux gros titres, à savoir Star Wars Battlefront II d’Electronic Arts, and Middle Earth: Shadow of War de Warner Bros., ont vite multiplié les systèmes de loot box et de récompenses payantes. Les fans se sont soulevé et ont causé un tollé suffisant pour que les loot box soient retirées des deux jeux (après beaucoup de tergiversations et de dissémination de la part de leurs éditeurs respectifs). Mais ce n’était qu’un soulèvement des consommateurs. Maintenant, ce sont les gouvernements de plusieurs pays qui s’impliquent, et traitent le sujet comme un problème de santé publique.

Le premier pas : admettre qu’il y a un problème

Le problème avec les loot box et des systèmes de jeu similaires, c’est qu’ils sont beaucoup plus profitables sur le long cours que la vente simple d’un jeu au prix du marché. Et les éditeurs ne lâcheront pas cette affaire sans se battre. Beaucoup de studios de jeu ont dépassé le stade de la vente de jeux complets, et offrent maintenant des "services en live" : des abonnements pour recevoir du contenu au compte-goutte sur une période plus longue, moyennant finances bien sûr. Au final, cela peut revenir au même prix qu’un jeu complet, cependant.

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Le secteur du jeu vidéo n’est pas prêt de laisser tarir sa vache à lait sans rien faire. © AndroidPIT

Le comité de classification des jeux vidéo, le Entertainment Software Rating Board, qui doit se prononcer sur l’âge conseillé pour des nouveaux jeux (par exemple, une classification "adulte" pour des jeux à contenu patant) a défendu la pratique des loot box, en les comparant à la collection de packs de vignettes, où on les achète en kit sans forcément savoir ce qu’il y a dedans.

Mais en y regardant de plus près, les arguments de l’ESRB ne tiennent pas. Une enquête à ce sujet, ouverte par le gouvernement australien, a récemment publié ses conclusions. Selon le comité, "les loot box fournissent une opportunité pour les éditeurs de jeux d’avoir une manière non régulée d’exploiter les addictions au jeu de certains de leurs clients". Et ensuite, ce qui apparaît comme une réponse directe aux protestations de l’ESRB : "Dépenser de grosses sommes d’argent pour des loot box a été lié à des niveaux problématiques de dépense dans d’autres formes de jeux d’argent. C’est ce à quoi l’on pourrait s’attendre si les loot box constituaient une forme de jeu d’argent. Et ce n’est pas les attentes qu’on aurait si les loot box étaient, en fait, comparables dans leur esprit à des vignettes à collectionner."

Il y a assez de joueurs qui participent pour dépenser de l’argent dans certains aspects du jeu, mais la problématique de dépendance plus large vient des éditeurs, qui sont accros à la combine. On peut déjà observer des signes de résistance contre une régulation de la part de l’industrie elle-même.

EA contre la Belgique

De même, si Electronic Arts a déclaré forfait face à l’ire des fans dans l’affaire Star Wars Battlefront 2, le studio est prêt à se défendre bec et ongles sur d’autres terrains. La Belgique a rendu les loot box illégaux en avril dernier, en les cataloguant comme une forme de jeu d’argent. EA est passé outre avec FIFA 19, qui propose des packs de footballeurs virtuels, et cela pourrait bien leur coûter un procès.

Avec la série FIFA, il y a beaucoup d’argent en jeu, et des joueurs qui sont prêts à mettre les moyens pour composer leur dream team… un exemple parmi d’autres : un joueur a dépensé plus de 10 000 dollars en à peine deux ans. Ainsi, on voit pourquoi EA est prêt à se défendre face aux tribunaux.

La roue tourne pour les loot box

Peut-être EA ne pensait faire qu’une bouchée du plat pays, mais les temps ont changé. Au vu de la collaboration entre 15 pays de l’Union Européenne et les États-Unis, les sanctions peuvent être plus dures et diversifiées qu’auparavant. Autre fait notable : certains pays qui ont déclaré qu’ils ne considéraient pas les loot box comme des jeux d’argent, comme la France et la Grande-Bretagne, ont récemment revu leur position. Est-ce que ce sera bientôt le cas d’autres pays ?

Les loot box ne sont pas juste pas nocives pour les gamers… mais aussi pour les jeux

Beaucoup de jeux récents vantent leur côté "addictif" à longueur de publicité. Un terme plutôt intéressant pour se décrire. Mais l’addiction n’est pas la même chose que le divertissement, et un jeu vidéo qui est bâti sur l’exploitation de l’addiction et l’idée de vous faire dépenser autant que possible va finir par retenir votre plaisir derrière un paywall. Au final. Bien sûr, les premières parties sont gratuites. Ensuite, pour avoir son compte, il faudra payer.

J’ai déjà écrit sur ce phénomène pour les jeux sur mobile, mais ce genre de monétisation sauvage ne se limite plus à ce secteur, et l’on se retrouve avec des jeux à 60 dollars qui sont délibérément conçus pour vous rendre accro, et avoir des systèmes de progression qui sont soit frustrants, soit injuste à intervalles réguliers. Cela met la pression sur le joueur pour se procurer une loot box qui peut contenir le bon objet ou personnage qui vous permettra d’atteindre le niveau suivant. Et si la loot box n’avait pas ce dont vous aviez besoin… il y aura toujours la suivante. Et en plus, il y en a en promotion !

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Fortnite génère des millions en micro-transactions sans avoir recours aux loot box ou récompenses. . © AndroidPIT

Peu importe si vous avez, ou non, de la sympathie pour les joueurs qui développement une dépendance à l’achat de loot box et autres choses, le fait est que leur présence empire la qualité de jeu. Au lieu d’être conçu et formaté pour être fun et difficile sur la durée, ils deviennent une machine finement huilée à extorquer de l’argent des joueurs en les torturant psychologiquement, ce qui peut être interrompu en allant dans la boutique du jeu.

Dans un jeu où l’on peut gagner des objets en répétant des tâches dans le jeu, donc à la dure, ou alors en les payant…. Les éditeurs ont un certain intérêt à rendre la première option aussi pénible et ennuyeuse que possible. Avoir recours à un certain niveau de défi fait partie de l’attrait des jeux, mais seulement si on arrive à gagner en faisant appel à ses propres capacités. Gamers : on vous escroque.

J’espère que d’autres pays s’attacheront à limiter les pires excès de cette industrie qui menace de gangréner pour de bon la qualité des jeux comme source de divertissement ou d’œuvre artistique. Beaucoup de formes alternatives de monétisation existent sans être abusives psychologiquement ou extraordinairement lucratives, mais celles-ci sont assez profitables lorsqu’elles sont associées à l’ingrédient-clé : un bon jeu, de nature honnête.

Et vous, que pensez-vous du phénomène des loot box dans les jeux vidéo ? Devrait-on les réguler comme une forme de jeu d’argent ?

7 Commentaires

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  • cdf depuis 1 mois Lien du commentaire

    On s en tape des jeux vidéo..


  • Et si on parlait du chiffre d'affaires de l'industrie du jeu vidéo, largement devant celui du cinéma par exemple... Ce sont des milliards de dollars annuels, et des centaines de milliers d'emplois induits, qui est prêt à renoncer à ça ? Certainement pas les gouvernements, quels qu'ils soient : du coup, on a une espèce de contorsion permanente, un peu comme avec le tabac ou l'alcool en fait. On sait que c'est mauvais, que ça peut engendrer des addictions graves, que ça peut tuer aussi... Alors on met des petits messages d'avertissement, des petits bandeaux en bas des grosses pubs.... Hypocrisie du système,qui au fond se fiche pas mal de la souffrance et des problèmes engendrés par la dépendance, tant que le business tourne...


    • Ta vision des choses est suffisamment proche de la mienne pour ne pas en rajouter dans cette direction...

      Mais je souhaiterais préciser certains points qui permet d'éclairer autrement le problème.
      Cette association qui veut lutter contre les excès plus ou moins déguisés de commercialisation procède de la juxtaposition de différentes sociétés qui ont des visions plus ou moins différentes pour les jeux d'argent.

      Là où l'argent est considéré comme une récompense attribuée à l'intérieur de valeurs religieuses communément admises, les réflexes sont assez différents que dans une société à la laïcité affirmée. J'en veux pour preuve qu'il n'y a qu'un seul État des USA qui est signataire de ce pacte associé à des États européens où la vision laïque de la société est presque consensuelle.

      Un autre point qui aurait pu être rajouté, c'est l'acceptation à la fois par les promoteurs de ces jeux et les joueurs pour un modèle économique de ces jeux d'apparence (seulement) gratuit. Or le budget de développement de ces jeux peut coûter des fortunes.

      En conséquence, je ne peux m'étonner que ces constructeurs cherchent à se rattraper financièrement puisque leur production ne peut leur faire engranger des sommes substantielles à l'achat.

      En clair, tant que des instances internationales reconnues (et sans exception) ne pourront réguler la commercialisation complète des jeux, on ne pourra progresser dans ce domaine sans que des travers n'échappent aux bonnes volontés aujourd'hui à la manœuvre.

      Il n'y a pas, malheureusement, que dans le domaine du jeu sur mobile que ce type de problème se pose et dans ce climat de "chacun pour soi" très bien représenté par Trump, il est difficile de croire qu'une véritable solution puisse être trouvée rapidement.


      • Trump n'est qu'un symptôme, il n'est certainement pas la cause.

        La vraie cause de tout ça, vous l'avez bien citée, on l'a nomme "ROI" dans le milieu des affaires, c'est le fameux "retour sur investissement". Mais pas un retour juste et honnête non, c'est désormais un retour de minimum 15% qui est exigé par... Les actionnaires.

        Le vrai problème est là : il est à la fois la cause de dérives significatives dans ce milieu du jeu vidéo(comme dans pratiquement tous les autres milieux), comme ces lootboxes et autres incitations à la dépense incontrôlée,mais aussi facteur d'appauvrissement de la création culturelle, à laquelle participe(ou devrait idéalement participer) l'industrie du jeu vidéo bien sûr.

        Le vrai, seul et unique problème est la concentration de plus en plus accrue de toutes les industries, quelles soient sociales ou culturelles : médias, journaux et tv, jeux vidéo, cinéma, presse... Etc. La concentration dans de grosses mains multinationales , qui ne pensent plus qu'à une seule chose : la rentabilité maximum. Lisez les travaux de Chomsky sur le sujet par exemple (il n'est pas le seul à en avoir parlé).

        Pour preuve le nombre de gros studios qui ne prennent plus aucun risque, et qui nous ressortent des resucées de la 2nd guerre mondiale par brouettes entières, ou qui appauvrissent les franchises les plus innovantes au point de les vider de leur sens, et de les détruire (non je ne citerai pas SW, non je ne parlerait pas de Disney lucasarts !)

        Combien de licences et de titres AAA dans ce cas, pour le jeu vidéo ? Un appauvrissement culturel sans précédent qu'on retrouve également dans le cinéma (le retour, la suite, la revanche, le reboot, le reboot du reboot... N'en jetez plus !)

        Cette fameuse et fumeuse "main invisible du marché", qui devrait soi disant tout réguler, est au contraire source de nombre de décisions désastreuses, aussi bien pour les finances des gens que pour leur quotient intellectuel, et désolé si je parais pédant ou condescendant mais c'est la vérité.

        La culture devrait élever les gens, pas seulement les distraire en leur vidant le cerveau (et le porte monnaie...).

        Résultat ? une fois que les gens sont assez décervelés par ce matraquage de masse, ils ne réfléchissent pas plus loin que le bout de leur nez, et vous avez un Trump qui est élu (ou un autre, regardez partout dans le monde, y compris en france, ceux qui sont élus et qui gouvernent....no comment, que des menteurs issus du même moule, à nous rabâcher sans cesse les mêmes mensonges, alors qu'ils sortent tous du même milieu.. )

        La régulation par des instances internationales ? Vous parlez du même modèle que l'onu ? On voit ce que ça donne : un fail monumental, car face à la force de frappe d'une multinationale comme Monsanto (ou EA par exemple, si je reste dans le sujet), que peut une instance qui a cent fois, deux cent fois moins de moyens ? Comment lutter contre les armées d'avocats et de lobbyistes qui font les lois auprès des technocrates, et qui savent très bien comment caresser dans le sens du poil n'importe quel législateur ?

        Et puis vous savez, ceux qui sont trop intègres, ils se remplacent ou se renversent... Chuuuut je vais me faire traiter de complotiste !

        Pardon pour le pavé, mais il fallait que ce soit dit...


      • Shocking ! J'ai cru que c'était moi qui venait d'écrire ce "pavé"...

        Tant mieux si je ne suis pas seul à penser ainsi et à écrire que cela ne peut plus durer.

        Non pas seulement parce que l'exploitation des ressources humaines, pardon des êtres humains, mais de toutes les ressources nécessaires à ce type de fonctionnement ne sera jamais suffisant pour la "bonne marche" de ce type de société auto-destructrice.

        Même un ardent libéral écologiste comme Nicolas Hulot ne dit pas autre chose quand il a quitté le gouvernement. Il a déclare froidement que le modèle capitaliste est franchement incapable de résoudre les problèmes qu'il a engendré.
        En effet, demander à résoudre un problème par ceux qui l'ont provoqué ne peut pas être une bonne solution, il n'y a pas besoin d'être complotiste pour comprendre cela... ni de s'appeler Nicolas Hulot.

        Mais ce système, malgré tout aux abois, se défend avec tous les moyens qu'il a su développer depuis si longtemps grâce aux exploités (cela fait moins connoté que prolétaires, mais bon...) pardon des collaborateurs qui, trop souvent, préfèrent leurs chaînes à leur liberté. C'est pourquoi j'en reviens souvent à la définition d’Étienne de la Boétie :

        "Soyez résolus de ne plus servir et vous serez libres."


      • C'est bien dit, et je vois que nous sommes pratiquement d'accord sur tout ;)

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